Préface du cardinal Marc Ouellet

Préfet de la Congrégation pour les Evêques

 

HOMME ET FEMME IL LES CRÉA

 

L’occasion ne pouvait pas être plus belle pour offrir aux lecteurs francophones une édition critique complète des catéchèses du Pape Jean-Paul II sur l’Amour humain dans le plan divin. La canonisation de Karol Wojtyla-Jean-Paul II est en effet une occasion unique de faire connaître largement un enseignement qui fut, sinon le plus important du moins le plus personnel de son pontificat. Cette « théologie du corps » lui tenait fort à cœur, j’en suis convaincu, parce qu’il savait d’expérience qu’elle répond aux aspirations de nos contemporains et qu’elle constitue « l’anthropologie adéquate » conforme à la pensée du Concile Œcuménique Vatican II. J’ai constaté moi-même l’enthousiasme des jeunes qui ont eu le bonheur d’en être instruits.

 

Livrées aux fidèles sur plus de quatre ans lors des audiences du mercredi, ces catéchèses reprennent des réflexions très articulées que le penseur et le pasteur Karol Wojtyla avait déjà élaborées lorsqu’il était Archevêque de Cracovie. Il s’agit donc d’une pensée personnelle longuement murie et approfondie dont la Providence a voulu qu’elle devienne un patrimoine de l’Église tout entière en tant que magistère pontifical.

 

Cet enseignement que les lecteurs de langue anglaise connaissent mieux à cause du grand travail de recherche et d’édition critique de Michael Waldstein publié en 2006 sous le titre Man and Woman He created them. A Theology of the Body,  est demeuré malheureusement accessible en partie seulement au lecteur francophone. Le retard est aujourd’hui rattrapé grâce au travail persévérant et de haute qualité de Yves Semen, qui enrichit cette édition critique d’une nouvelle traduction française et d’une introduction substantielle qui aide à mieux saisir l’unité profonde de la pensée du pape polonais.

 

Cette extraordinaire initiative permet donc à un large public et surtout aux chercheurs de découvrir la sagesse d’une vision anthropologique enracinée dans la Sainte Écriture et modulée sur la doctrine de la Constitution Pastorale sur l’Église dans le monde de ce temps, Gaudium et Spes. Son originalité ressort de la vision d’ensemble de la personne humaine dont l’unité réside dans l’amour, dans la communion des personnes, fruit d’un don de soi sincère et fécond, soit dans le mariage ou dans la virginité. Cette communion s’articule sur le respect de la nature sponsale du corps humain dont les caractères masculins et féminins sont déjà un langage de communion inscrit par le Créateur dans la chair de ses créatures.

 

Le fondement ultime de cette anthropologie est la révélation biblique et christologique de la création de l’homme, homme et femme, à l’image et ressemblance de Dieu. Cette doctrine est développée à l’aide de l’exégèse récente et d’une philosophie personnaliste qui libère la pensée traditionnelle de certaines étroitesses, notamment quant à l’intégration de la dimension relationnelle de la personne humaine à la lumière de l’Archétype trinitaire.

 

Tous ces éléments convergent pour fortifier l’identité de la personne humaine et son goût de vivre l’expérience du don de soi total et définitif à l’image de Dieu et en réponse à son Don. Cette expérience culmine dans la célébration du sacrement de mariage qui insère l’alliance des époux dans le « grand mystère » de l’Alliance du Christ et de l’Église. D’où une vie d’amour qui est source d’un vrai bonheur humain mais aussi d’une fécondité spirituelle qui participe à la sacramentalité de l’Église.

 

Jean-Paul II prend bien soin de fonder les exigences éthiques de l’amour des époux dans une vision anthropologique ample et unifiée, profondément sacramentelle, à telle enseigne que la famille issue de cet amour devient une « Église domestique », sanctuaire sacré de la vie, icône de la Sainte Trinité, bref un Évangile vivant par où le Christ vient à la rencontre des époux et demeure avec eux (GS, 48 §2).

 

Saint Jean-Paul II, « pape de la famille », a eu pour mission de confirmer la vérité et la pertinence de l’Encyclique Humanae Vitae, un enseignement contesté mais prophétique, face aux versions contemporaines d’anthropologie sans Dieu, dont les fruits amers sont une banalisation de l’amour et une fragmentation sans précédent de l’être humain. Plus les échecs de l’amour  deviennent patents dans la culture actuelle, plus la lumière qui émane de cet enseignement s’avère précieuse et décisive pour éclairer et soutenir les époux et les familles. Cette théologie du corps offre une cure holistique de la pensée et de l’agir afin que la famille réalise sa vocation sacramentelle en devenant non seulement une « communauté sauvée » mais une « communauté qui sauve » (Familiaris Consortio, 49).

 

Que cette œuvre capitale et encore méconnue soit donc largement fréquentée et méditée, afin que la Bonne Nouvelle de l’amour humain dans le plan divin rejoigne et réjouisse tant de jeunes et de familles qui attendent de leurs pasteurs une telle grâce pour oser l’aventure d’un amour durable et fécond. Nul doute que du haut de sa fenêtre céleste, l’auteur de ces belles catéchèses bénira abondamment ceux et celles qui voudront bien écouter avec lui l’Esprit d’Amour et de Vérité qui les a inspirées.

 

Marc Card. Ouellet
Préfet de la Congrégation pour les Évêques
Rome, 18 février 2014