INTRODUCTION

 

Comment faire pour vivre avec une âme et un corps, un corps sexué ? Comment parvenir à faire l’unité de ces deux dimensions qui nous font ce que nous sommes et qui pourtant nous semblent ennemies ? Comment vaincre cette opposition que nous percevons en nous le plus souvent de manière douloureuse, pour ne pas dire angoissante ?

 

Ce ne sont pas là seulement des questions qui envahissent l’histoire humaine, comme en témoignent toutes les cultures, ce sont des questions qui sollicitent le cœur humain au plus profond. Nous avons conscience – et ce n’est pas anormal – d’avoir du mal à nous accepter nous-mêmes dans la dualité de notre corps et de notre âme. Nous percevons cette désunité comme un drame et nous nous en accusons nous-mêmes en nous rendant responsables de cette contradiction entre les élans de notre âme, de notre raison, de notre intelligence, de notre volonté et tout ce qu’il y a de spirituel en nous, et les pesanteurs de notre corps, de nos sens, de notre «  chair ». Ou bien nous en accusons Dieu en lui reprochant d’avoir créé l’homme avec une âme ou de l’avoir créé avec un corps. Que n’a-t-Il pas crée l’homme pur esprit ou simple animal !

 

Nous vivons cette situation comme une contradiction au plus intime et au plus secret de nous-mêmes et c’est finalement là que se joue la question de la réussite de toute vie humaine ou de son échec. Toute la vie de l’homme peut se résumer à la  tentative de la conquête d’un équilibre qui restera toujours précaire, imparfait et inachevé entre ces deux dimensions de son être qu’il ne parvient pas à faire coexister de manière harmonieuse. La sagesse païenne l’exprime dans le mot célèbre du poète Ovide, contemporain de Jésus : « Je vois le mieux à faire et je l’approuve, et je fais le pire ». Saint Paul n’y échappe pas, qui se lamente : « Il y a dans ma chair une loi qui contredit celle de mon esprit. Malheureux que je suis. Qui me délivrera de ce corps qui me voue à la mort ? » Refus du corps ou refus de l’esprit, tel semble bien être le dilemme fondamental de la condition humaine dont nous tentons le plus souvent de sortir en refusant notre corps, tant il est vrai que nous avons le sentiment de moins nous déshumaniser par le refus du corps plutôt que par le déni de l’esprit.

 

Et s’il y a un lieu où nous prenons très concrètement la mesure de la difficulté à conjuguer ce qu’il y a en nous de spirituel et ce qu’il y a en nous de charnel, c’est bien celui du mariage comme lieu d’exercice normal ou habituel de la sexualité. La sexualité semble en effet cristalliser en elle l’essentiel de la contradiction entre le corps et l’esprit, empreinte qu’elle est à la fois de grandeur et d’humilité. Grandeur par sa finalité directement liée au mystère de la vie, humilité de ses moyens d’expression dans lesquels l’homme éprouve sa terrible vulnérabilité charnelle.

 

C’est là beaucoup plus qu’une question anthropologique et psychologique ; c’est également une question théologique fondamentale.  La religion chrétienne est en effet d’abord et avant tout une religion du corps car elle repose sur la foi dans l’incarnation du Verbe de Dieu. Ce n’est pas sans poser de problèmes. L’histoire de l’Eglise et du développement de la doctrine chrétienne est là pour attester ces difficultés à comprendre et à accepter qu’un Dieu se fasse homme et adopte toutes les dimensions de la condition humaine : « Il a connu notre condition d’homme en toute chose, excepté le péché ». Là, l’intelligence résiste. Les premiers siècles de l’histoire de l’Eglise - mais c’est une question récurrente -  témoignent des difficultés qu’a connues la pensée théologique pour s’affirmer sur ce point essentiel de la foi chrétienne. Nestorius ne s’écriait-il pas en 431 au Concile d’Ephèse : « Jamais je n’accepterai d’appeler Dieu un bébé vagissant dans une crèche ! » Allons donc jusqu’au bout du réalisme : nous avons du mal à réaliser que Dieu a connu la vulnérabilité et la dépendance d’un petit enfant qui a besoin qu’on l’allaite, qu’on le change, qu’on le lave. Un Dieu qui a connu toutes les servitudes du corps jusqu’aux plus humiliantes : celles d’un corps qui se fatigue, d’un corps qui s’épuise et se rebelle, d’un corps qui a faim, qui a soif et ne peut être toujours propre, d’un corps qui sue et qui souffre… On trouve là la racine de l’arianisme que l’Eglise peine toujours à extirper de manière définitive : si Jésus est totalement homme, il ne peut être vraiment  Dieu. Notre raison et notre cœur ont du mal à accepter que Dieu ait pu choisir de connaître et d’aimer jusqu’aux limites de notre corps. Nous atteignons là au cœur de l’exigence la plus profonde de la foi chrétienne.

 

Refus du corps, refus de l’Incarnation et refus de ce Dieu qui va jusqu’à se faire nourriture pour nous. Lorsque Jésus affirme : « Qui mange mon corps et boit mon sang a la vie éternelle et je le ressusciterai au dernier jour. Car ma chair est vraiment une nourriture et mon sang vraiment une boisson», c’en est trop pour ses disciples. Ils ne peuvent ou ne veulent en entendre davantage. « Elle est dure cette parole ! Qui peut l’écouter ? (…) Dès lors beaucoup de ses disciples se retirèrent, et ils n’allaient plus avec lui » . Et pourtant, on ne peut être vraiment chrétien sans accepter pleinement son corps et sa dignité ni en accusant le corps de ce qui est en réalité le péché du cœur. Jésus s’évertue à tenter de le faire comprendre à ses disciples après l’avoir proclamé – en vain, semble-t-il - aux foules qui venaient l’entendre : « Ainsi, vous aussi, vous êtes incapables de comprendre ? Ne voyez-vous pas que tout ce qui entre dans l’homme, ne venant du dehors, ne peut pas le rendre impur parce que cela n’entre pas dans son cœur, mais dans son ventre, pour être éliminé ? (…) Ce qui sort de l’homme, c’est cela qui le rend impur. Car c’est du dedans, du cœur de l’homme, que sortent les pensées perverses : inconduite, vols, meurtres, adultères, cupidités, méchancetés, fraude, débauche, envie, diffamation, orgueil et démesure. Tout ce mal vient du dedans, et rend l’homme impur ». Le vrai problème de l’équilibre humain ne se situe pas dans le corps qu’il est trop facile d’accuser,  mais dans le cœur de l’homme qui se laisse abuser.

 

C’est dans cette perspective que s’inscrit la théologie du corps de Jean-Paul II : « La théologie du corps n’est pas tellement une théorie mais plutôt une pédagogie du corps spécifique, évangélique et chrétienne». Comme pédagogie, cette théologie du corps est une manière d’apprivoiser notre corps, et même de nous « réconcilier » avec lui,  en le comprenant et en le voyant à sa place dans le plan de Dieu Créateur aux origines, à l’époque - pour reprendre les mots mêmes de Jean-Paul II - de la « préhistoire théologique de l’homme ». En comprenant ensuite comment le péché des origines, cette catastrophe monumentale qui marque l’avènement de « l’homme historique » a blessé le cœur de l’homme et de la femme et a introduit  définitivement une opacité dans leur regard sur leur corps. En s’ouvrant enfin à la rédemption de notre corps que nous apporte Jésus par son incarnation et en acceptant le secours de la grâce, notamment celle du sacrement de mariage, qui seule nous permet de vivre une vie sexuelle authentiquement humaine, c’est-à-dire inscrite dans une dynamique de don véritable des personnes. Voilà l’intention de fond  du pape : donner les clefs de la compréhension de notre corps dans la lumière du plan divin rejeté par l’homme, restauré par le Christ, proclamé par l’Eglise.

 

« Cette théologie-pédagogie, dit encore Jean-Paul II, constitue déjà d’elle-même le noyau essentiel de la spiritualité conjugale ». Il ne peut pas y avoir de spiritualité conjugale sans une intelligence en profondeur de ce qu’est notre corps et du plan divin d’amour de Dieu sur ce corps. Sans cela, il ne peut y avoir de spiritualité chrétienne tout court, car notre nature est d’être incarnés et nous ne pouvons pas accepter Dieu totalement sans l’accepter avec son plan d’incarnation. Le corps humain est sommet de la Création divine. C’est là sa dignité, sa vocation et, même si nous avons du mal à l’admettre, la raison de sa splendeur.

 

A travers sa théologie du corps, Jean-Paul II donne sur le corps et sur la personne, sur la sexualité et sur le mariage, une lumière radicalement nouvelle dans l’histoire de l’Eglise, mais qui demeure malheureusement presque totalement inconnue. George Weigel, le biographe américain du pape, s’en étonne d’ailleurs, qui rapporte les propos que lui a tenus en 1997 Mgr Angelo Scola sur la théologie du corps de Jean-Paul II. Mgr Scola n’hésitait pas à affirmer que « presque toutes les notions théologiques – Dieu, le Christ, la Trinité, la grâce, l’Eglise, les sacrements – nous apparaîtraient sous un jour nouveau si les théologiens se mettaient à explorer en profondeur le riche apport des thèses de Jean-Paul II ». Et George Weigel de commenter : « Rares sont les théologiens contemporains qui ont relevé le défi contenu implicitement dans cette déclaration fracassante. Plus rares encore sont les prêtres sui ont prêché sur ce thème. Du reste, seul un infime, sinon microscopique, pourcentage de catholiques savent qu’une telle « théologie du corps » existe. Pourquoi ? La densité du texte de Jean-Paul II constitue un premier facteur. Un ouvrage « traduisant » sa pensée dans un vocabulaire et des catégories plus accessibles serait des plus précieux ».

 

Telle est bien la première intention de ce livre, à notre époque qui fait les frais toujours douloureux, parfois cruels,  des désillusions d’une « révolution sexuelle » qui s’est avérée mensongère dans ses prétentions de libération : faire en sorte que ce trésor que Jean-Paul II a livré à l’Eglise et au monde comme un premier cadeau de son pontificat ne demeure pas plus longtemps ignoré du peuple chrétien et de tous les hommes et femmes de bonne volonté que ce message peut éclairer et pacifier. Le but de ce livre est donc clairement la vulgarisation, terme que nous voudrions prendre dans son meilleur sens de promulgation ou de promotion , afin de faire connaître au plus grand nombre une lumière qu’il est insupportable de sentir cachée sous le boisseau de l’ignorance ou, pire, de l’indifférence.

 

Pour cela il nous fallait relever le défi d’être totalement fidèle à la pensée profonde du pape tout en la rendant accessible. Nous nous y sommes attaché tant au plan du vocabulaire qu’en réorganisant selon un plan linéaire et plus facilement intelligible ce qui a été exposé par le pape de manière « circulaire », telle une grande méditation qui, au fur et à mesure de son développement et de son mûrissement, semble revenir sur ce qui a été déjà dit pour l’enrichir.

 

L’enseignement que Jean-Paul II a développé sur plus de quatre années a ainsi été redéployé en quatre chapitres. Tout d’abord le plan de Dieu aux origines sur la création de l’homme et de la femme - préhistoire théologique de l’homme - dont Jean-Paul II nous dit qu’il subsiste encore dans les profondeurs du cœur de l’homme à la manière d’un écho lointain : joie de la création, joie de la découverte mutuelle, joie de la communion, plénitude de la transparence du regard des personnes sur leur masculinité et leur féminité… Dans un second temps, le péché des origines, rupture volontaire de l’homme et de la femme avec le plan de Dieu, et son cortège de conséquences qui entravent le désir de communion qui sommeille dans le cœur de chaque homme et de chaque femme : révolte, souffrance, incompréhension, désunité, domination, exploitation… Ensuite la rédemption du corps permise par l’incarnation du Verbe et sa résurrection qui annonce la nôtre, l’élévation de la signification du corps qui, par la grâce du sacrement de mariage, devient signe de l’union du Christ-Epoux avec son Epouse, l’Eglise. Enfin, dans la pleine lumière du plan de Dieu aux origines, de la rupture du péché, de la rédemption et de la promesse de la glorification de nos corps, comment et à quelles conditions l’acte sexuel des époux, dans la grâce du sacrement de mariage, est appelé à devenir œuvre de sainteté, non seulement pour les époux eux-mêmes, mais pour toute l’Eglise.

 

Donner cette lumière sur le sens du corps pour permettre de comprendre et accepter les normes éthiques qui permettent de vivre pleinement la vocation de l’union des corps, telle était l’intention première de Jean-Paul II à travers cet enseignement sur la théologie du corps. Pourquoi une telle préoccupation et une telle importance donnée à cette question dés le début de son pontificat? C’est d’abord à cette question qu’il nous semble nécessaire de répondre. C’est  pourquoi les quatre chapitres d’exposé systématique de la catéchèse du pape sont précédés d’un chapitre introductif sur l’originalité de la pensée du pape, sa maturation, son expérience pastorale, ses motivations. Rares sont, en effet, les pasteurs qui ont été mieux préparés que Karol Wojtyla, à la fois intellectuellement et pastoralement, à donner une lumière autorisée et fondée sur la question de la sexualité, à tel point que l’on peut légitimement penser que dans l’histoire de la papauté, le pape Jean-Paul II sera moins regardé comme le pape de la chute du communisme que comme celui qui aura donné à l’Eglise et au monde l’enseignement le plus complet et le plus positif sur le sens du corps et de la sexualité humaine.