INTRODUCTION

Pour une spiritualité propre aux personnes mariées

 

« Ceux qui cherchent dans le mariage l’accomplissement de leur vocation humaine et chrétienne sont appelés à faire de cette théologie du corps dont nous trouvons l’origine dans la Genèse la substance même de leur vie et de leur comportement. »

Jean-Paul II – Audience du 2 avril 1980

 

Le Concile de Vatican II a insisté avec raison sur le fait que l’Eglise n’était pas seulement l’Eglise hiérarchique - les prêtres, les évêques – mais l’ensemble des baptisés. Cette vérité a été magnifiquement confirmée et développée par Jean-Paul II dans son encyclique Christi Fideles Laici. Or, parmi les baptisés, les laïcs sont de très loin les plus nombreux et la plupart d’entre eux sont mariés, ce qui fait que les personnes mariées représentent l’écrasante majorité du Peuple de Dieu. Et pourtant, si la littérature spirituelle abonde, et même surabonde, en ce qui concerne la spiritualité sacerdotale ou religieuse, elle se révèle bien pauvre lorsqu’il s’agit de la spiritualité conjugale. Au total, c’est la plus grande partie du peuple chrétien qui se trouve dépourvue d’une spiritualité spécifiquement adaptée à son état et à sa vocation. N’y a-t-il pas un monumental paradoxe – presque un scandale – que les personnes mariées, lorsqu’elles sont en recherche d’une spiritualité, soient ainsi contraintes à se nourrir d’une spiritualité de célibataires ?!

 

Déjà, à la veille de l’ouverture du Concile de Vatican II, en 1962, le Père Caffarel, fondateur du grand mouvement de spiritualité conjugale des Equipes Notre-Dame, dans un numéro de l’Anneau d’Or consacré au thème « Mariage et Concile », n’hésitait pas à écrire : « L’Eglise ne peut donc pas se contenter de penser aux ‘’laïcs’’ comme s’ils étaient tous des célibataires, vivant isolément ; il lui faut aussi – et, en un sens, d’abord – s’interroger sur les foyers chrétiens, sur la façon dont le mariage chrétien est compris et vécu dans la catholicité d’aujourd’hui ». Les choses ont-elles vraiment changé près d’un demi-siècle plus tard ? D’où vient que la spiritualité conjugale apparaît ainsi comme le parent pauvre de la spiritualité chrétienne ?

 

Il semble que l’Eglise ait peiné durant de nombreux siècles à reconnaître dans le mariage une authentique vocation chrétienne au plein sens du terme,  susceptible de conduire ceux qui y répondent à une vraie sainteté laïque. Peut-être est-ce dû à la difficulté qu’elle a rencontrée à appréhender le vrai sens de la sexualité humaine. Et on doit reconnaître avec Xavier Lacroix que, même si le christianisme – religion du corps, puisque religion fondée sur l’incarnation du Verbe de Dieu – ne peut mépriser le corps sans se renier lui-même, « tout se passe comme si le christianisme avait plus aisément intégré le corps souffrant,  le corps travaillant, le corps célébrant, que le corps jouissant. » Sur ce point Jean-Paul II dans sa Théologie du corps n’hésite pas à proclamer sans équivoque aucune : « Pour le christianisme, le corps et la sexualité demeurent des valeurs toujours trop peu appréciées » …

 

Même si on doit faire justice au Père Caffarel et aux Equipes Notre-Dame et d’avoir ouvert courageusement et audacieusement des pistes magnifiques et pleines d’espérance, il manquait à la spiritualité conjugale, jusqu’à une époque récente, le substrat théologique capable de la sous-tendre, manque qui la condamnait à demeurer au stade des intuitions. C’est ce manque que vient combler la Théologie du corps de Jean-Paul II. Désormais la spiritualité conjugale dispose d’un socle théologique solide sur lequel elle peut s’édifier et se déployer. C’est là un événement considérable dont il semble que les responsables de l’Eglise n’aient pas encore pris toute la mesure. L’avènement de cette théologie du corps constitue un apport théologique majeur : c’est le plus vaste enseignement jamais délivré par un pape sur un même sujet dans toute l’histoire de l’Eglise -  800 pages de texte ! Et pourtant 25 ans après l’achèvement de son enseignement par Jean-Paul II à travers les audiences générales du mercredi, elle demeure encore méconnue de la plupart des pasteurs de l’Eglise et d’un nombre encore plus considérable de laïcs mariés. Cela laisse songeur et permet de mesurer l’œuvre colossale de communication qui reste à entreprendre par les chrétiens. Il n’empêche qu’avec la Théologie du corps de Jean-Paul II, le mariage est désormais établi, non comme une vocation de seconde zone, mais comme l’une des deux voies possible de la réalisation de la personne par le don d’elle-même. La Constitution  Gaudium et Spes de Vatican II sur l’Eglise dans le monde de ce temps affirmait en effet avec force, dans une formulation qui doit d’ailleurs beaucoup au futur Jean-Paul II : «  L’homme, seule créature sur terre que Dieu a voulu pour elle-même, ne se réalise pleinement que dans le don sincère de lui-même ». L’accomplissement de cette œuvre de don dans laquelle la personne est appelée à se réaliser peut se faire grâce à  la consécration dans le célibat « pour le Royaume » ou par la consécration dans le mariage. « En définitive, dit Jean-Paul II, la nature de l’un et l’autre amour (dans la vie conjugale ou dans le célibat consacré) est sponsal, c’est-à-dire qu’il s’exprime par le don total de soi. L’un et l’autre amour tend à exprimer cette signification sponsale du corps qui est inscrite depuis l’origine dans la structure personnelle même de l’homme et de la femme.»

 

Ces deux voies – mariage ou virginité -  sont susceptibles de conduire à la sainteté pour peu qu’elles correspondent à une réponse à un appel ressenti au cœur de la personne. Si l’Eglise a tenu en honneur pendant des siècles – et  à juste titre – la voie du don de soi dans la vie religieuse, l’heure est probablement venue découvrir les mérites et les grandeurs de l’autre voie, celle de la consécration de soi dans la vie du mariage. Déjà Pie XI, en 1931, dans son encyclique sur le mariage, Casti Connubii, disait que les époux sont « comme consacrés par un si grand sacrement ». Peut-être l’heure est-elle venue de supprimer cette conjonction prudente… Encore faut-il que les personnes mariées puissent s’appuyer sur une spiritualité qui corresponde à leur vocation spécifique.  Là encore, en prophète, le Père Caffarel disait dans ses réflexions préparatoires au Concile : « Il ne suffit pas de rappeler aux chrétiens mariés que le mariage n’est pas un ‘’état d’imperfection’’, il faut encore leur présenter une doctrine ascétique et mystique, une ‘’spiritualité’’ qui soit élaborée non pas à partir de la vie monastique, mais à partir de leur état de vie, de ses exigences, de ses difficultés, de ses grâces – et qui le soit avec leur concours. » Encore faut-il également que les époux chrétiens disposent de modèles de figures de saints qui le soient devenus du fait même de la perfection de leur vie dans l’état du mariage. Là encore Jean-Paul II a fait œuvre de novateur en procédant en 2001 à la béatification des époux Luigi et Maria Beltrame Quattrocchi, premier couple de chrétiens dans toute l’histoire de l’Eglise a être béatifié en raison même de la sainteté de leur vie conjugale et qui, pour cette raison, sont fêtés le jour anniversaire de leur mariage. Il est clair désormais que l’on peut être saints, non pas malgré son mariage, comme on le pensait jadis trop facilement, mais par et grâce à son mariage.

 

Le but de cet ouvrage est donc de proposer des voies de spiritualité conjugale puisées à la source de cette théologie du corps dont Jean-Paul II a fait don à l’Eglise du XXIème siècle. Du XXIème siècle, et non pas du XXème. Car il faut reconnaître que  la Théologie du corps, bien qu’elle constitue la grande catéchèse par laquelle Jean-Paul II a inauguré son  pontificat a été en quelque sorte maintenue sous le boisseau durant tout le temps où il a été à la tête de l’Eglise. Il y a des raisons objectives à cela, notamment sa difficulté conceptuelle, le fait que cet enseignement ait été donné par le canal discret des audiences générale du mercredi – en quelque sorte le magistère de la « petite porte », magistère officiel mais le  moins solennel - ; également le fait que Jean-Paul II n’a pas annoncé d’emblée son intention lorsqu’il a commencé à dispenser cet enseignement dès le mois de septembre 1979, ni son dessein d’ensemble. Ce n’est pas le lieu de débattre des raisons pour lesquelles Jean-Paul II a cru devoir agir ainsi, mais c’est à bon droit que l’on peut se rallier au jugement de George Weigel qui qualifiait la théologie du corps de Jean-Paul II de « bombe à retardement théologique qui pourrait exploser avec des effets spectaculaires au cours du troisième millénaire de l’Eglise ». Peut-être le jugement de George Weigel comportait-il quelque dimension prophétique – il écrivait ces lignes en 1999, près de 5 ans avant la mort de Jean-Paul II -  lorsqu’il ajoutait : « Il se peut que la théologie du corps de Jean-Paul II, source de controverse, ne soit prise en compte que lorsque lui-même aura quitté la scène (…) Quand cela arrivera, peut-être au XXIème siècle, la Théologie du corps sera probablement regardée comme un tournant, non seulement dans la théologie catholique, mais aussi dans l’histoire de la pensée moderne ». Cette année 2009, vingt-cinquième anniversaire de l’achèvement de la délivrance de cet enseignement par Jean-Paul II, pourra-t-elle  être celle de l’éclosion d’une spiritualité conjugale fondée sur « la rédemption du corps et le caractère sacramentel du mariage », titre sous lequel Jean-Paul II lui-même proposait de ranger l’ensemble de ses catéchèses sur la théologie du corps. C’est le vœu qu’il est permis de formuler et cet ouvrage aurait pleinement atteint son but s’il pouvait y contribuer si peu que ce soit.

 

Pour autant cet ouvrage ne prétend pas être un traité de spiritualité conjugale. Son ambition est beaucoup plus modeste. Il proposera seulement des pistes qui restent largement à explorer, des « esquisses » dont les contours seront à préciser par bien plus compétents que leur auteur. Mais mises ensemble, ces esquisses espèrent cependant constituer une sorte de fresque dont l’unité et la cohérence sont puisées dans cet arrière-fond théologique monumental et novateur qu’est la théologie du corps de Jean-Paul II. C’est là son originalité et le seul mérite qu’il revendique.

 

Ces réflexions sur la spiritualité conjugale se veulent sur le mode de courtes méditations dénuées d’un appareil conceptuel abstrait et contraignant. Chaque chapitre, chaque esquisse, évoque un thème de la spiritualité conjugale qui est éclairé par l’enseignement de Jean-Paul II, principalement dans les audiences du mercredi de septembre 1979 à novembre 1984 consacrées spécialement à une catéchèse systématique sur le thème de la Théologie du corps, mais parfois aussi dans les grands textes de son pontificat – encycliques, lettres, exhortations - qui s’inspirent de cet enseignement en quelque sorte « principiel » ou y réfèrent. Parfois également dans une partie de son œuvre philosophique – Amour et responsabilité -  poétique - Le Triptyque Romain - et théâtrale - La Boutique de l’Orfèvre -  où affleurent ces grandes perspectives de sa pensée sur le corps et le mariage.

 

On gagnera probablement à lire ces méditations à deux. Les  fiancés pourront en faire la trame d’un dialogue d’approfondissement spirituel du don d’eux-mêmes auquel ils se préparent. Les époux pourront y trouver des sources d’inspiration pour leur prière conjugale. Ces esquisses ne sont pas nécessairement faites pour être lues de manière suivie. Chaque chapitre et même chaque sous-titre peuvent être considérés de manière indépendante. Cela explique les recoupements que l’on pourra constater entre les différents chapitres. Ces recoupements  sont intentionnels et ne sont pas des répétitions. C’est simplement, selon une manière de faire qui était habituelle à Jean-Paul II,  que la même réalité est considérée sous un angle différent dans le but d’en inférer d’autres conséquences pour la spiritualité conjugale. Cependant il n’échappera pas une certaine progression dans l’ensemble des chapitres. Les thèmes qui ont été retenus vont du plus élémentaire au plus accompli.

 

On trouvera aussi dans ces « esquisses de spiritualité conjugale » des propos qui touchent à l’intimité du vécu du don des corps. C’est normal et cela ne doit pas surprendre, encore moins choquer. Le grand défi de la vocation au mariage est de parvenir à vivre d’une manière unifiée les aspirations spirituelles et les réalités charnelles. Une spiritualité conjugale qui exalterait une forme de spiritualisme désincarné ou conduirait les époux à un éloignement de la plénitude charnelle de l’expression de leur union ne mériterait pas le qualificatif de conjugale et ne serait à tout prendre qu’une falsification. La spiritualité conjugale doit trouver à s’exprimer et même à s’enraciner dans le vécu charnel de l’union des époux. Conforter une quelconque attitude dualiste à cet égard – l’âme d’un côté, le corps de l’autre – ne serait tout simplement pas conforme aux exigences de la vocation du mariage et s’établirait en faux par rapport aux perspectives unifiantes de la Théologie du corps de Jean-Paul II. C’est tout l’enjeu de cet essai et la fidélité qu’il tente d’exprimer à l’égard de ce que Jean-Paul II a légué à l’Eglise du XXIème siècle à travers sa célébration de la vocation du corps humain : « Le corps, à travers sa visible masculinité et féminité, et seulement lui,  dit en effet Jean-Paul II, est capable de rendre visible ce qui est invisible : le spirituel et le divin. Il a été créé pour transférer dans la réalité visible du monde le mystère caché en Dieu de toute éternité et en être le signe visible ». Cette vocation du corps, les époux chrétiens, plus que les autres membres de l’Eglise, ont la mission d’en être les révélateurs et les prophètes. C’est une mission d’une noblesse immense et d’une urgence totale dans un monde qui ne comprend plus le corps humain et ne le considère souvent plus que comme un simple matériau utilisable.

 

Manifester la dimension du don inscrite dans le corps humain, vivre l’unique vocation de la personne au don d’elle-même à travers toutes les expressions du langage du corps, témoigner par toute leur vie des relations nuptiales du Christ et de l’Eglise, telle est la mission des époux chrétiens et la source de la spiritualité qui doit leur être propre.